Un trafiquant sans scrupules - Texte

Modifié par Lucieniobey

Après quelques jours passés à Cayenne suite à son arrivée en Guyane, Albert Londres gagne ensuite les Îles du Salut, sur lesquelles se trouve l'un des bagnes du pays. Il est ici accompagné du commandant des îles. 

Nous montons par la route du plateau. Ce coin est enchanteur.

— Êtes-vous sûr que c’est le bagne, commandant ? On dirait Monte-Carlo1 sans les lumières…

— C’est grand comme la main et j’ai six cents hommes pour peigner ce jardin. Il peut être coquet.

Un bagnard descendait. On ne se promène pas la nuit, aux îles. Dès six heures du soir, tous sont souqués2. Mais ce bagnard était en service. C’était le guetteur du sémaphore3.

— Tenez ! voilà notre première rencontre, vous me direz tout à l’heure si vous en feriez de semblables à Monte-Carlo. Savez-vous ce qu’a fait cet homme ? C’est un blanc de la Martinique, un noble. Voici son nom, mais ne le répétez pas, son fils est officier dans l’armée française.

Patron d’une goélette4 sur la côte de Guyane, il faisait le va-et-vient entre la Prouague, Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni. Officiellement, il transportait du bois de rose et du tafia5. Ce n’était pas un voyou de ports, mais un armateur au petit pied6. Les meilleures familles de la colonie le recevaient. Et, si je n’avais pas la mémoire courte, je pourrais ajouter qu’il venait aussi chez moi.

Un soir, on vit arriver au camp de Cayenne un forçat horriblement blessé et qui criait comme un fou : « On nous tue tous ! C’est le massacre ! »

L’homme était porté comme évadé depuis cinq jours. Et voici ce qu’il dit :

— C’est le patron de la goélette bleue. Il s’entend avec nous pour nous faire évader. Il demande de cinquante à cent francs. Quand on est d’accord, cinq ou six, on prend date avec lui. Il doit nous conduire au Brésil. Et voilà pourquoi tous les camarades qui, depuis deux ans, sont partis avec lui, n’ont plus donné de nouvelles, voilà pourquoi !

— Eh bien ! pourquoi ? demande le chef.

— Il nous prend dans sa goélette, tout près de Cayenne, à la crique de la première brousse. Une heure après, passant devant la seconde crique, il nous dit de descendre sous prétexte de faire de l’eau. Lui reste dans le bateau, épaule son fusil et il nous abat. Ensuite, il vient, il nous ouvre le ventre et vole notre plan. (Tous les évadés ont de l’argent ; le plan est ce tube porte-monnaie qu’ils font remonter dans l’intestin).

— Et toi ? demanda-t-on au blessé.

— J’ai pu échapper, je n’avais que l’épaule traversée. Mais il m’a poursuivi. Il m’a cherché deux heures dans la brousse. J’étais caché sur un arbre. Je suis revenu pour tout vous dire. On nous tue tous !

— C’était vrai, fit le commandant. La cour d’assises de Cayenne ne l’a pas condamné à mort, elle a sans doute pensé qu’une fois au bagne, les forçats s’en chargeraient. Mais qui connaîtra jamais7 les réactions du bagne ?


1. Monte-Carlo : quartier de la Principauté de Monaco, réputé pour ses nombreux casinos. 2. Souqués : attachés, mis aux fers. 3. Sémaphore : poste de surveillance du trafic maritime. 4. Goélette : bateau à voiles. 5. Bois de rose et tafia : bois des arbres qui poussent sous les tropiques, souvent utilisé pour réaliser des décors géométriques sur des meubles aux XVIIIe et XIXe siècles. 6. Armateur au petit pied : personne qui exploite un navire « en petit » car elle possède une simple goélette. 7. Qui connaîtra jamais : qui connaîtra un jour. 

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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